Benoît Musset : « La naissance des vins mousseux de Champagne (1650-1830) : d’un phénomène de mode aristocratique à l’édification d’un nouvel univers viti-vinicole »
Dans les années 1660 apparaît une double mode dans l’aristocratie anglaise de la Restauration : celle des vins blancs de Champagne d’une part, et celle de faire mousser les vins d’autre part. Une première rencontre éphémère entre les deux modes a lieu, tout en restant limitée à un cercle de consommateurs restreint, avant de s’estomper dès les années 1680. Dans les années 1700, un phénomène de mode analogue apparaît en France au sein de la haute aristocratie. Mais cette fois, le vin de Champagne mousseux se charge, d’après les sources littéraires de plus en plus abondantes, d’une identité culturelle autonome et durable au sein de la famille des vins, fondée sur trois éléments : un effet euphorisant mais non enivrant, servi par l’analogie entre le pétillement du vin et celui de l’esprit ; une mise en éveil des cinq sens ; un symbole de raffinement et d’exubérance, dont la rareté et le prix (trois à quatre journées de salaire d’un ouvrier urbain par bouteille) en fait l’apanage d’une élite dont le Régent puis le roi Louis XV servent de guide. D’un phénomène de mode, le vin de Champagne mousseux est devenu un « produit » intégré à la culture nobiliaire.
La hausse de la demande dans les années 1710-1730, passant de quelques centaines à près de 30.000 bouteilles, incite quelques grandes exploitations à y répondre, malgré de fortes réticences quant à l’avenir de ce type de vin. En effet, une telle réorientation de la production, dans un vignoble à vins rouges vendus en tonneaux, sous-entend un réaménagement profond du système de production. Aussi, face à une demande croissante mais demeurant aristocratique, la production des nouveaux vins en bouteilles reste modeste. Elle se limite à quelques crus des environs d’Epernay et de la Montagne de Reims, et à l’intérieur de ces crus, à quelques exploitations dotées d’importants capitaux, se consacrant très prudemment à la fabrication d’un vin aux techniques encore incertaines, et continuant de produire majoritairement des vins rouges ou blancs traditionnels en tonneaux.
A partir des années 1780, la hausse de la demande s’accélère, non par démocratisation de la clientèle, mais par élargissement géographique des ventes vers l’aristocratie est-européenne. L’identité et la connotation culturelle du vin mousseux restent intactes. Ce changement d’échelle des ventes, passant de 500.000 à 2.500.000 bouteilles entre 1790 et 1805, seuil maintenu jusqu’au milieu des années 1830, entraîne une intensification de la production. Si le nombre de crus fournissant les fameux vins reste le même, le nombre de producteurs y augmente, la spécialisation dans les vins en bouteilles se fait plus marquée, d’autant que de nouvelles améliorations techniques renforcent la maîtrise de la prise de mousse et améliorent la conservation et la qualité des vins. Mais surtout, quelques maisons de négoce comme Moët d’Epernay ou Clicquot de Reims, partant de leur maîtrise des circuits de commercialisation, remontent peu à peu la filière pour se lancer massivement dans la production des vins en bouteilles par achats à des vignerons de vins à peine faits puis de raisins, court-circuitant de fait leurs fournisseurs et ébauchant de véritables entreprises industrielles.
Gratuites et destinées à un public d’universitaires et d’étudiants autant que de professionnels et d’amateurs éclairés, ces conférences du soir dédiés aux usages, productions et territoires du vin, d’une durée d’environ une heure trente, auront lieu à l’ancienne Faculté Chabot-Charny (amphithéâtre Drouot) en plein coeur de Dijon. Il s’agira, tout au long de l’année, de proposer au public un état des recherches liées aux territoires du vin au sens large et ainsi d’aborder les thématiques touchant aux espaces vitivinicoles de France et d’ailleurs, aux identités, modes de production et de consommation de ce produit du XVIe siècle au XXIe siècle.
Cette série de conférences sera donc inaugurée le 19 décembre prochain à partir de 20h00 par Benoît Musset (Docteur en Histoire – Université de Reims Champagne-Ardennes) qui interviendra sur « Le vignoble de Champagne, de la naissance des vins mousseux à celle des maisons de Champagne (1620-1830) ». (Cf. Résumé ci-joint)
Pour en savoir plus sur les activités prochaines de la Chaire UNESCO « Culture et Traditions du Vin »
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